Noël c’est bagdad

Ne pas se rappeler de ces bons noëls d’avant, de ces repas braillards ou les uns sentaient le parfum haut de gamme mais chimique jusqu’aux oreilles. Pento gluant sur le crane des hommes qui voulaient faire chevelus, « djeuns » comme ils disent, en se collant les trois derniers poils du crane les uns contre les autres, on dirait une rangée de petites jeunes filles très comme il faut assises à l’entrée du couvent.

Permanentes laquées pour les dames qui, quand elles secouaient leurs têtes, non sans grâce,  envoyaient de la poussière de laque sur tout ce qui était à portée de poussière, ce, jusque dans les assiettes du voisin et dans la mienne que je regardais avec l’air consterné « bah tout fait ventre mon petit » me sortait une des rigolardes en m’exposant son dentier qu’aurait assurément envié un cheval non moins rigolard.

Le repas qui tue

Apéros évidemment interminables, petites gloutonneries de « gâteaux apéros » et viande saoule à tout les étages. Un énorme rougeaud à la nuque aussi large qu’épaisse essaye la chaîne et feint de s’y connaître, il nous fait comprendre qu’il a toute une carrière d’électronicien derrière lui quand bien même  fut il  chauffeur poids lourd. Il tripote les boutons sans parvenir à rien, il s’agace. Il a du mal à tenir accroupi, ça chaloupe.

« A noël faut faire bourgeois » me souffle t’il l’œil  goguenard clignotant et le sourire guilleret avant un rot tonitruant qui nous ventile d’une haleine à faire crever un troupeau de hyène.

Un bout de « chenille qui redémarre », « trop fort ! » braille toute la maisonnée, je remercie la nature au passage de m’avoir donné des mains qui me permettent de me boucher les oreilles, la chaîne ne sort plus rien,  il a claqué les baffles,  coup de bol. On se dit que le carnage est fini, mais non mais non.

Chaises qui grattent le parquet

Entrées mystérieuses, vagues impressions d’être au bord de la mer, certains parlent de « langoustes », d’autres de homards, en quelques minutes tout les mâles sont des pécheurs chevronnés alors que tu sais que meme un coton tige, ils ne sauraient pas le tenir sans tomber dans l’eau.

Au moins pour le sanglier j’ai eu l’expérience une fois dans mon assiette, je n’ai jamais couru aussi vite aux toilettes de ma vie, pire qu’un chat ébouriffé qui aurait eu peur d’une araignée, ça sentait mauvais, et un peu plus tard,  « c’est le gibier » m’a dit un pansu velu débraillé  en me tripotant la tête avec son énorme battoir pour faire copain copain. Je lui fait comprendre que j’avais absolument tout compris,  « c’est le gibier »,  HAHA ! comment pourrais je en douter ? il y a la tête du sanglier sur la table. Mon regard lui explique que des demain je m’inscrirais à son parti des tripoteurs de têtes bien évidemment à droite de la droite. Chose dont je me garderais bien.

Babouins en train de cuire

Impression d’être avec des babouins encore en train de cuire, et ces rires gras, lourds.  Ça parle en mangeant puis ça inverse,  et même en riant, ça rote bruyant, c’est multi service. On sent qu’il est important de montrer sa satisfaction, rien de tel qu’une digestion réussie, le bonheur, c’est social. En face, ça glousse, ça cancane, ça papote, mais coquetterie oblige, ça a le rot poli et on le prouve en mettant la main devant la bouche. On ne rote pas pas comme un gros dégueulasse en famille.  On a le rot subtil, distingué. Je souris, on me répond « pourquoi tu manges pas ? », « c’est pas bon ? », « c’est trop salé? »,  ça dérive, « les gosses ça aime rien », je dégouline, me confond avec la chaise, je suis la chaise. Rien qu’une simple chaise. Je minaude. On me sourit. On passe à autre chose.

La guerre du feu

Vient la guerre du feu. Ça pète en douce en levant discrètement une fesse, puis l’autre, avec un air de dire, « c’est la chaise qui grince », tout le monde consent sans insister. C’est un non sujet. Néanmoins c’est Bagdad. Ça schlingue de tout les cotés, et ça boit, ça liquide, ça renifle, en faisant des glouglous émerveillés, ça mâche, ça tranche, ça déglutit et ça recommence, la tranche de sanglier est lourde et le mélange avec je ne sais quelle vin rouge dynamise ces bonnes âmes. Les haricots verts me sauve. Les rots comme les pets c’est juste pour signaler les débuts de trop pleins. Ça aussi c’est social.

Comme dans un film d’horreur, successions de plats remplis d’énormes tranches, épaisses, de viandes rouges, qui me passent sous le nez tandis que je végète avec mes haricots verts qui sèchent lentement. Je me garde bien de stopper quoi que ce soit. Vient le plateau de fromages dégoulinants de tout les cotés. « Fallait le laisser au frais » rappelle judicieusement d’une voix grave une maigre au teint terreux et au maquillage tout aussi dégoulinant que le camembert, l’œil mauvais. Un instant ça sent le drame. Va t’elle cogner ?

On va danser avec la radio avant la bûche signale une blondinette frisée, toute guillerette, l’œil pétillant. Il est temps que je mette les voiles. Le meilleur de la soirée a finalement été de dormir dans la voiture avec mon assiette d’haricots verts.

Un souvenir impérissable, heureusement que personne n’a pris de photos du carnage. Je m’en étonne encore.

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